Nous intervenons dans les élections d’autres pays depuis plus d’un siècle (The Boston Globe)

Stephen Kinzer, 08/01/2017

Tout Washington est scandalisé, tandis que les membres du Congrès rivalisent entre eux pour diaboliser la Russie à cause de sa supposée ingérence dans les récentes élections présidentielles américaines. « Toute intervention étrangère dans nos élections est absolument inacceptable », a déclaré Paul Ryan, le Président de la Chambre des représentants. Le comportement des russes, selon d’autres députés, représente une « attaque contre nos principes fondamentaux démocratiques » qui « devrait alarmer tous les Américains », parce qu’ils « frappent au cœur de notre société libre. » Cet éclat de vertueuse indignation serait plus facile à gober si les Etats-Unis n’avaient pas eux-mêmes pris l’habitude chronique d’intervenir dans les élections à l’étranger.

Sur une période d’un peu plus d’un siècle, les leaders américains ont utilisé toute une variété d’outils pour influencer les électeurs dans des pays étrangers. Nous avons choisi des candidats, les avons conseillés, financé leurs partis, conçu leurs campagnes, corrompu les médias pour les soutenir et menacé ou calomnié leurs rivaux.

L’une de nos premières opérations pour façonner le résultat d’une élection étrangère s’est déroulée à Cuba. Après que les notre pays ait aidé les rebelles à renverser les Espagnols en 1898, nous avons organisé une élection présidentielle, recruté un candidat pro-américain et empêché d’autres candidats de se lancer contre lui. Deux ans après, après que les Etats-Unis aient annexé Hawaï, nous avons mis en place un système électoral qui niait le droit de suffrage à la plupart des indigènes Hawaïens, assurant ainsi que seuls des candidats pro-américains pourraient être élus.

Durant la Guerre Froide, influencer les élections étrangères était une des priorités absolues pour la CIA. Une de ces premières opérations majeures a consisté à assurer qu’un parti proche de nous gagne les élections de 1948 en Italie. Il s’agit s’une opération incluant divers stratagèmes comme encourager les italo-américains à envoyer des lettres à leurs familles [en Italie] pour les prévenir qu’il n’y aurait plus d’aide des Etats-Unis si le mauvais parti gagnait les élections. Encouragée par son succès en Italie, la CIA a rapidement commencé à s’occuper d’autres pays.

En 1953, les Etats-Unis ont dégoté un ex-fonctionnaire vietnamien qui avait vécu dans des séminaires catholiques dans notre pays, et se sont arrangé pour le faire arriver à la présidence du Vietnam du Sud, nouvellement créé. Il était supposé rester deux ans à ce poste, le temps que des élections aient lieu, mais quand il devint claire qu’il les perdrait, les élections furent annulées. « Je pense que nous devrions le soutenir sur ce point », dit le Secrétaire d’Etat américain. La CIA mis en place ensuite un plébiscite favorisant notre homme. Il était interdit de faire campagne contre lui, 98.2% des électeurs approuvèrent son gouvernement, l’ambassadeur américain dit du plébiscite que c’était un « succès retentissant ».

En 1955, la CIA a donné 1 million de dollars a un parti pro-américain en Indonésie. Deux ans plus tard, les Etats-Unis ont aidé un homme politique ami de notre pays à devenir président du Liban en finançant les campagnes de ses soutiens pour le Parlement. « Pendant la période électorale, je me suis rendu régulièrement au palais présidentiel avec un attaché-case rempli de livres libanaises », écrirait plus tard un agent de la CIA. « Le président insistait pour s’occuper de chaque transaction personnellement ».

Notre intervention dans les élections libanaises a provoqué des protestations de la part de ceux qui croyaient que seuls les citoyens Libanais devaient s’occuper du futur de leur pays. Les Etats-Unis ont envoyé des troupes au Liban pour supprimer ce sursaut de nationalisme. C’est plus ou moins ce qui se passa en République Dominicaine, qui fut envahie en 1965 après que les électeurs aient choisi un président que nous considérions inacceptable. Notre intervention dans les élections chiliennes de 1964 fut plus discrète ; elle consista à financer clandestinement nos candidats préférés et à payer des journaux et des radios pour déformer les informations de façon à las favoriser.

L’élection chilienne suivante, en 1970, dona lieu à une des interventions américaines les plus poussées. La CIA et d’autres agences gouvernementales ont utilisé une variété de moyens de pressions pour éviter que le Congrès du Chili confirme la victoire d’un candidat présidentiel socialiste. Cette opération inclut l’envoi d’armes à des conspirateurs qui, quelques heures après les avoir reçues, assassinèrent le Commandant de l’armée chilienne, qui avait refusé de mener une révolte contre la démocratie. Son assassinat n’empêcha pas l’accession au pouvoir du candidat auquel nous nous opposions, mais les Etats-Unis punirent continuellement le Chili pendant les trois années suivantes jusqu’à ce les militaires mènent un coup d’Etat mettant ainsi fin à un gouvernement démocratique. Un officier américain affirma que l’intervention au Chili était devenue nécessaire à cause de « la stupidité de son propre peuple », qui avait voté pour un candidat auquel nous nous opposions.

Parmi plusieurs opérations de la CIA orchestrées pour influencer des élections dans le Proche-Orient, une menée en 1975 aida à élire un premier ministre en Israël, dont la politique plaisait aux Etats-Unis. En Amérique centrale, intervenir dans les élections est une habitude encore plus ancienne. En 1984, la CIA a recruté un économiste pro-américain pour l’élection présidentielle du Nicaragua, et quand il devint claire qu’il allait perdre, elle le retira de la campagne tout en se lamentant du manque de liberté démocratique au Nicaragua. En 2009, les Etats-Unis ont encouragé un coup d’Etat des militaires qui éjecta du pouvoir le président du Honduras, et approuva ensuite une nouvelle élection dans laquelle celui-ci n’avait pas le droit de participer.

L’intervention américaine la plus récente dans les affaires politiques d’un pays étranger est certainement celle d’Ukraine. En 2014, alors que les manifestants se rassemblaient pour renverser leur gouvernement, une haute fonctionnaire du Département d’Etat est apparue dans la foule pour encourager la révolte. Elle a été surprise alors qu’elle disait à un assistant quel politicien ukrainien était l’homme que les américains avaient choisi pour être le prochain leader, affirmant que les Etats-Unis se chargeraient de provoquer cette situation. Quelques semaines plus tard, « notre homme » devint le premier ministre, déclenchant une crise qui se termina avec l’intervention militaire russe.

Condamner l’ingérence dans les élections étrangères est parfaitement raisonnable. Cependant, tous ceux qui hurlent hypocritement contre les Russes à Washington préfèrent fermer les yeux sur certains chapitres de l’histoire.

Stephen Kinzer

Stephen Kinzer est un journaliste américain, correspondant en Amérique centrale dans les années 80, responsable du bureau du New York Times à Berlin (1990-1996) puis à Istanbul (1996-2000). Il est membre du Watson Institute for International and Public Affairs de la Brown University (Etats-Unis), et auteur du livre « Le vrai drapeau, Roosevelt, Mark Twain, et la naissance de l’Empire Américain » (publication prochaine). Sur Twitter @stephenkinzer.

Traduit par Luis Alberto Reygada pour Le Grand Soir
la.reygada@gmail.com
Twitter : @la_reygada

 

Source – The Boston Globe: https://www.bostonglobe.com/ideas/2017/01/08/been-hacking-elections-for-more-than-century/okjziXPQDiegx53ABtpUOO/story.html

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ARTICLE ORIGINAL:

Outrage is shaking Washington as members of Congress compete to demonize Russia for its alleged interference in America’s recent presidential election. “Any foreign intervention in our elections is entirely unacceptable,” Speaker of the House Paul Ryan has asserted. Russian actions, according to other legislators, are “attacks on our very fundamentals of democracy” that “should alarm every American” because they “cut to the heart of our free society.” This burst of righteous indignation would be easier to swallow if the United States had not itself made a chronic habit of interfering in foreign elections.

Over a period of more than a century, American leaders have used a variety of tools to influence voters in other countries. We have chosen candidates, advised them, financed their parties, designed their campaigns, bribed media outlets to support them, and intimidated or smeared their rivals.

One of our first operations to shape the outcome of a foreign election came in Cuba. After the United States helped Cuban rebels overthrow Spanish rule in 1898, we organized a presidential election, recruited a pro-American candidate, and forbade others to run against him. Two years later, after the United States annexed Hawaii, we established an electoral system that denied suffrage to most native Hawaiians, assuring that only pro-American candidates would be elected to public office.

During the Cold War, influencing foreign elections was a top priority for the CIA. One of its first major operations was aimed at assuring that a party we favored won the 1948 election in Italy. This was a multipronged effort that included projects like encouraging Italian-Americans to write letters to their relatives warning that American aid to Italy would end if the wrong party won. Encouraged by its success in Italy, the CIA quickly moved to other countries.

In 1953, the United States found a former Vietnamese official who had lived at Catholic seminaries in the United States, and maneuvered him into the presidency of newly formed South Vietnam. He was supposed to stay on the job for two years until national elections could be held, but when it became clear that he would lose, he canceled the election. “I think we should support him on this,” the US secretary of state said. The CIA then stage-managed a plebiscite on our man’s rule. Campaigning against him was forbidden. A reported 98.2 percent of voters endorsed his rule. The American ambassador called this plebiscite a “resounding success.”

In 1955 the CIA gave $1 million to a pro-American party in Indonesia. Two years later the United States maneuvered a friendly politician into the presidency of Lebanon by financing his supporters’ campaigns for Parliament. “Throughout the elections, I traveled regularly to the presidential palace with a briefcase full of Lebanese pounds,” a CIA officer later wrote. “The president insisted that he handle each transaction by himself.”

Our intervention in Lebanon’s election provoked protests by those who believed that Lebanese voters alone should shape their country’s future. The United States sent troops to Lebanon to suppress that outburst of nationalism. Much the same happened in the Dominican Republic, which we invaded in 1965 after voters chose a president we deemed unacceptable. Our intervention in Chile’s 1964 election was more discreet, carried out by covertly financing favored candidates and paying newspapers and radio stations to skew reporting in ways that would favor them.

The next Chilean election, in 1970, drew the United States into one of its furthest-reaching interventions. The CIA and other government agencies used a variety of pressures to prevent the Chilean Congress from confirming the victory of a Socialist presidential candidate. This operation included shipping weapons to conspirators who, several hours after receiving them, assassinated the commander of the Chilean military, who had refused to lead a revolt against democracy. His murder did not prevent the accession of the candidate we detested, but the United States relentlessly punished Chile for the next three years until the military staged a coup and ended democratic rule. An American official asserted that intervention in Chile was made necessary by “the stupidity of its own people,” which they expressed by voting for a candidate we opposed.

Among many CIA operations to influence elections in the Middle East, one in 1975 helped elect a prime minister of Israel whose policies the United States favored. In Central America, intervening in elections is an even older habit. The CIA recruited a pro-American economist to run for president of Nicaragua in 1984, and when it became clear that he would lose, pulled him out of the race amid laments about the lack of electoral freedom in Nicaragua. In 2009, the United States encouraged a military coup in which the elected president of Honduras was deposed, and then endorsed a new election in which he was not allowed to run.

Perhaps the most recent US intervention in foreign politics came in Ukraine. In 2014, as protesters gathered there in an effort to overthrow their elected government, a senior State Department official appeared in the crowd to encourage their revolt. She was caught telling an aide which Ukrainian politician was “the guy” Americans had chosen to be Ukraine’s next leader, and asserting that the United States would “midwife this thing.” A few weeks later our “guy” became prime minister — setting off a crisis that ended with Russian military intervention.

Condemning interference in foreign elections is eminently reasonable. The disingenuous howls of anti-Russian rage now echoing through Washington, however, ignore much history.

Stephen Kinzer is a senior fellow at the Watson Institute for International and Public Affairs at Brown University, and author of the forthcoming book “The True Flag: Theodore Roosevelt, Mark Twain, and the Birth of American Empire.” Follow him on Twitter @stephenkinzer.

 

 

 

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